Disponible prochainement

Vous êtes ici !

Cette saison Mala­koff scène natio­nale a convié l’au­teur Mathieu Simo­net pour mener un grand projet parti­ci­pa­tif : Vous êtes ici.

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Après plusieurs mois passés à arpen­ter la ville et récol­ter des centaines de récits, le projet Vous êtes ici est désor­mais entre vos mains : redé­cou­vrez Mala­koff à travers les yeux et les mots de ses habi­tant·es.

Cette carte a été réali­sée par les étudiant·es du DN MADE Graphisme augmenté – J. Prevert, et les enre­gis­tre­ments sonores par le studio Wave.audio, que nous remer­cions toutes et tous chaleu­reu­se­ment pour leur parti­ci­pa­tion au projet !

en parte­na­riat avec la ville de Mala­koff dans le cadre de Mala­koff en fête et avec Paris Habi­tat
— la carte inter­ac­tive et les affiches ont été réali­sées par les étudiant·e·s du
DN MADE de graphisme augmenté du lycée Jacques Prévert de Boulogne-Billan­court
avec le soutien de l’Onda – Office natio­nal de diffu­sion artis­tique

Liste des récits Récits de la zone
Récit
29 boulevard de Stalingrad

L’appartement de mes rêves

Me voilà dans un appartement tout confort, un logement juste pour nous : moi et ma fille. Les toilettes ne sont ni sur le palier, ni dans la cour, ils sont chez moi ; je me lave dans une pièce indépendante, une vraie salle de bains avec une douche, et je dispose d’une pièce pour faire la cuisine, d’un salon-salle à manger, et de deux chambres !

J’ai du mal à réaliser que c’est vrai. Depuis toujours, j’ai habité dans des logements un peu précaires, des chambres sans salle d’eau, où l’on s’entassait à 10 avec mes parents et mes frères et sœurs, des petites pièces dans des hôtels payés au mois avec les toilettes sur le palier.

Quand j’ai pris mon indépendance, j’ai loué un petit appartement, mais je me suis très vite rendue compte qu’avec ce que je gagnais, c’était impossible de payer un loyer comme ça chaque mois ! Ensuite, j’ai habité un certain temps à Vanves, dans un hôtel. On me louait deux pièces au rez-de chaussée, une où je dormais, et une que j’utilisais comme salle à manger et comme cuisine. Les douches et les toilettes étaient communs à l’hôtel, mais j’avais quand même ma petite indépendance, je pouvais entrer et sortir sans passer par le guichet de l’hôtel. Puis, après la naissance de ma fille, le beau-père de sa nourrice m’a loué deux pièces dans un pavillon rue Sabatier. C’était mieux parce que ce n’était plus un hôtel, j’avais de nouveau deux pièces, mais les toilettes étaient dans la cour, et quand il faisait froid l’hiver ce n’était pas agréable !

Et me voilà, enfin, chez moi, dans cet appartement. J’ai eu une chance incroyable. J’avais vu que la ville construisait un immeuble d’habitation boulevard de Stalingrad. Je me suis dit : pourquoi pas moi ? Je vivais seule avec ma fille rue Sabatier, j’avais peu de moyens, peut-être pouvais-je faire partie des familles retenues pour s’installer dans les futurs logements sociaux ? J’ai envoyé mon dossier à la mairie. Mais je n’ai pas eu de réponse, et quand je suis allée en mairie on m’a dit « Ma bonne dame, vous n’êtes pas la seule à avoir déposé un dossier, vous savez ! ». J’en ai parlé à mon père, une fois où il était de passage. Je lui ai dit que j’étais un peu désillusionnée, que de toutes façons les appartements seraient probablement distribués à des copains de l’équipe municipale, et que je n’en faisais pas partie. Ma fille était là, elle avait 8 ou 9 ans. Et voilà que quelques jours plus tard, un meeting politique se tient sur la petite place, devant le futur immeuble. C’est l’année 1988, et M. Ducolonné, un ancien résistant, un communiste, fait campagne pour être élu député des Hauts-de-Seine. Il fait son petit discours et demande à l’assemblée s’il y a des questions. Ma fille est dans le public, avec une amie à elle. Elle demande : « Pourquoi ma mère et moi on ne peut pas avoir un appartement ici ? » M. Ducolonné répond : « Et pourquoi tu ne pourrais pas avoir un logement ici ? » « Parce que, il paraît que les appartements, c’est que pour les copains de la mairie ! ». Le public rigole, et l’élue qui est à la tribune ne doit pas se sentir très bien… En tout cas, suite au meeting, les gens de la mairie se renseignent pour savoir qui est la gamine qui a pris la parole. Ils demandent au marchand de journaux, qui leur donne nos noms. Le jour même, je suis convoqué à la mairie car la Maire adjointe souhaite me voir pour discuter de mon dossier. Quelques semaines après, miracle ! J’apprends que que ce dernier est retenu. On m’attribue un appartement dans un immeuble situé juste à côté, et donnant sur le cimetière !

C’est un concours de circonstances incroyable qui nous a emmenées là. Si ma fille n’avait pas entendu la conversation que j’ai eue avec son grand-père, elle n’aurait pas eu l’idée de poser cette question. Et si j’avais été avec elle sur la place, je lui aurais certainement interdit de prendre la parole ! Comme c’est grâce à elle que nous sommes là, je l’ai laissée choisir la chambre qu’elle préférait, entre celle donnant sur le rond-point et celle donnant sur le cimetière. Elle a choisi celle donnant sur le rond-point et m’a laissé celle donnant sur le cimetière. La vie est bien faite : j’adore les cimetières ! Depuis que je suis petite, les cimetières, cela m’attire. Un cimetière, pour moi, c’est comme un jardin. D’ailleurs, quand j’étais gosse on habitait pas loin d’un cimetière et si ma mère ne me voyait plus, elle savait que j’étais là-bas. Je me promenais entre les tombes, je ramassais les couronnes tombées sur les allées et je les remettais d’aplomb. J’aime toujours les cimetières ; quand je vais dans un village j’aime m’y promener, lire les noms sur les tombes et imaginer les vies des gens. Alors, la chambre donnant sur le cimetière, je ne pouvais pas rêver mieux.

Voilà. Je suis dans ma propre chambre, j’ouvre ma fenêtre. Au dessus des tombes, je regarde au loin les forêts de Meudon et les toits des maisons, je vois les nuages défiler dans le ciel : je suis au paradis. Avoir un appartement à moi, ça change la vie !

Alice F.

Vous êtes ici – Image de fond